Article Ictyos

Icytos, l’histoire d’une tannerie artisanale

À l’origine il y a trois ingénieurs sortis d’école avec l’envie de créer quelque chose de différent.Benjamin, Emmanuel et Gauthier auraient pu suivre le schéma classique et naviguer entre consulting et grandes entreprises… mais leur volonté de changer le monde allait changer la donne! Leur désir : créer une entreprise innovante qui recyclerait des déchets tout en ayant en lien avec un savoir faire artisanal engagé dans des actes écologistes. Le cahier des charges est acté, l’idée suivra peu après… à travers une peau de poisson, sous-produit de l’agro-alimentaire.
L’aventure d’Ictyos commence donc (comme toutes les grandes aventures!) dans le garage des parents de l’un d’entre eux en 2013, avec l’envie teintée de naïveté de créer un produit qualitatif et intelligent.  Le projet prendra définitivement son envol grâce à une levée de fonds de 100 000€ en 30 jours!

Julien Faure

Benjamin Malatrait, Gauthier Lefébure et Emmanuel Fourault – cofondateurs Ictyos – trois ingénieurs chimistes engagés pour l’environnement

Ictyos est une tannerie unique en son genre en France. L’entreprise a un angle de vue différent et une démarche basée sur la transparence de toute sa chaîne de valeur. Elle retrace en particulier l’origine de ses produits et donc du gisement de matière première: les peaux de poissons

“Jeter les peaux et mettre le cuir de côté avant d’arrêter de consommer de la viande ou du poisson est un acte suicidaire environnementalement.” Benjamin

Alors Ictyos invente les cuirs précieux de demain et nous apporte du beau en faisant le bien!

Aujourd’hui en France, 50 000 Tonnes de peaux de poissons partent à la poubelle chaque année, soit en incinération soit en enfouissement. Dans tous les cas, ce ne sont pas des ressources gérées. Or la loi sur la gestion des biodéchets change justement la donne sur le sujet. Elle amène de la contrainte aux filières, forcées progressivement de trouver des voies de valorisation.

Un travail collectif

Les partenariats entre Ictyos et les acteurs de la filière se font donc facilement.

Le premier obtient la matière première nécessaire à sa production. Les deuxièmes sont heureux de trouver une solution vertueuse à la gestion de leurs biodéchets. Cela les inscrits ainsi dans une démarche circulaire prouvant leur bonne volonté à agir différemment tout en valorisant la bonne qualité de leur travail. Ces partenariats ne se font pas avec des élevages de grande densité. Les poissons y sont maltraités et par conséquent les peaux sont de mauvaise qualité. De même, pas de poissons trop jeunes, car les peaux sont trop petites. Dans les deux cas, non exploitables pour la production de cuir. 

Ce sont donc les restaurants de sushis de l’agglomération lyonnaise et leurs 50kg par semaine de peaux qui vont le mieux s’inscrire dans cette démarche circulaire et locale pour Ictyos. Pro-actifs, ils sont vigilants sur la qualité. 

Il faut savoir que la gestion des biodéchets a un coût élevé pour une entreprise. Cela engage une vraie responsabilité, c’est donc un partenariat gagnant / gagnant avec la tannerie. Cette dernière gère la logistique (avec l’aide des restaurants), leur simplifiant la vie au passage, et en échange, collecte gratuitement sa matière première. 

Nous noterons cependant deux freins à l’heure actuelle: la diversité des tailles de peaux ainsi que leurs gisements diffus.

Grâce à ce système, Ictyos et ses huit salariés ont donc créé une nouvelle filière avec une approche du métier de tanneur très engagée, locale et transparente. Ce nouveau matériau (le cuir de poissons) est issu d’une production à faible impact ayant pour ambition d’avoir une durabilité forte et d’éviter de gaspiller tout en proposant un produit qualitatif avec un grain unique, un cuir subtil et délicat. 

En partenariat avec l’industrie agro-alimentaire, quatre types de cuirs sont donc créés: le saumon, la carpe, la truite et l’esturgeon (via les producteurs de caviar). Ils représentent aujourd’hui 100kg de peaux traitées par semaine. Depuis la création de l’entreprise en 2013 ce sont 20 tonnes qui ont été revalorisées dont 10 tonnes pour l’année 2021 seulement ! La production qui est aujourd’hui parfaitement opérationnelle peut traiter jusqu’à 1000 cuirs par jour.

Squama dégradé émeraude

La recherche et le développement constituent les fondements d’Icytos

Leur travail de recherche et développement qui est à l’origine même de l’entreprise a permis de poser les fondements d’Ictyos. 

Benjamin, président et co-fondateur, a été chimiste aux Pays-Bas où il développait des peintures sans chrome pour l’industrie aéronautique. Sensibilisé à la dangerosité de cet élément chimique, c’est donc dès le départ que la volonté de travailler un tannage végétal ou metal free s’est imposée. 

Substituer les éléments chimiques au maximum pour être le plus renouvelable possible c’est donc trouver de nouveaux tannins végétaux dans le marc de café ou la drêche de bière par exemple. Revalorisant ainsi d’autres sous-produits alimentaires.  

L’empreinte environnementale du produit lors de sa fabrication est tout aussi importante que sa durabilité. L’objectif est de garder cette optique de ne surtout pas faire du jetable ! 

 

La volonté d’Ictyos est de travailler des cuirs multisensoriels aussi bien par leur odeur que leur toucher. 

Leurs peausseries font 0,8mm d’épaisseur en faisant une matière très fine, pourtant la structure du collagène présent dans la peau de poisson rend le cuir plus résistant qu’un cuir classique à épaisseur équivalente. Ce même collagène a également la grande vertu d’avoir une meilleure réaction au tannage végétal le rendant aussi rapide qu’un tannage chrome sur du veau … ! 

 

Si la R&D représentait à l’origine 100% de l’activité d’Ictyos elle est aujourd’hui présente sur 30 à 50% des postes de l’entreprise. Elle se concentre sur trois sujets de développement: 

  • de nouveaux cuirs ainsi que l’optimisation des existants
  • les couleurs et des techniques de coloration
  • le tannage avec de nouvelles techniques et de nouveaux tannins.

 

À travers son travail de R&D et sa prise en compte de l’ensemble de sa chaîne de valeur, Ictyos se positionne dans une logique de start-up. Lui permettant ainsi d’accéder à l’incubateur LVMH, La Maison des Start Ups à Station F. Ce programme d’accompagnement de 6 mois initialement leur sera d’ailleurs renouvelé pour une deuxième période. 

Il leur permettra de réinventer leur métier de tanneur, de le rajeunir, de le présenter et d’expliquer les process. Grâce à la digitalisation, ils réalisent 30% de leur chiffre d’affaires en ligne. 

L’incubateur devient alors une sorte de “labellisation” auprès des maisons du groupe LVMH à qui sera présenté le projet Ictyos, vivier de potentiels clients. Car l’enjeu est bien là. Si les consommateurs et les plus jeunes particulièrement sont déjà sensibles et sensibilisés à la cause de la durabilité et de la circularité (certains clients vegan comprennent et soutiennent même le fond de leur démarche), il reste aujourd’hui à convaincre les marques encore frileuses sur le sujet. 

L’industrie de la mode se questionne sur son impact. À la recherche de matériaux plus durables et responsables qui donnent du sens à leurs créations. Il s’agit donc d’accompagner le marché du luxe dans l’arrêt complet du cuir exotique (chez Ictyos le prix des peausseries est à mi-chemin entre cuir classique et cuir exotique), d’accompagner les marques dans leurs démarches RSE et d’innovation de matières… La marge de progression est énorme!

Aujourd’hui divers freins existent pour ces marques avant de passer le cap… l’un d’entre eux serait l’idée préconçue que le cuir de poisson sentirait mauvais ! Sur ce point-là, on vous rassure tout de suite, tout va bien, le cuir de saumon sent bon… le cuir! 

 

Longue vie à Ictyos! 

Elsa Chassagnette

Elsa Chassagnette

Consultante

Elsa accompagne des créateurs et des entreprises dans leurs réflexions vis-à-vis de la circularité, de la durabilité et de la réparabilité de leurs produits et/ou sur des problématiques opérationnelles grâce à la direction de projets événementiels. Elsa mène également un projet entrepreneurial B2B de revalorisation de textiles à destination de clients B2B, à visée sociale, solidaire, circulaire et locale.

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