Champs de brebis

Brebis -© Marianne Thazet

Laine lavée - © Laines Paysannes

Laine lavée – © Laines Paysannes

Contrairement à l’Angleterre ou à l’Italie, la France a oublié son savoir-faire lainier (les laines). Au fil des dernières décennies, au rythme des délocalisations, nous avons perdu ce blason de notre industrie textile. Pourtant, l’histoire de la laine débute il y a dix mille ans. Il est vertigineux de constater combien l’interconnexion de l’humain et des races ovines a déployé de mythes, de croyances et de légendes. Or, en l’espace d’un demi-siècle, la laine chute de 10% à 1% des fibres textiles mondiales, contre 25% pour le coton et 65% pour les fibres synthétiques1. Cependant, il existe de petites entreprises qui prennent le problème à bras le corps et travaillent à la renaissance d’une filière locale sur nos territoires.

Valoriser la laine des Pyrénées

Laines Paysannes

Entre le mouton et vous, il y a nous, c’est tout.

C’est ainsi que Laines Paysannes se présente, et tout est dit dans cette déclaration. Olivia déclare fièrement:

Notre but est de revaloriser une ressource abandonnée en restructurant une filière Pyrénéenne. 

Entre plaine et montagnes des Pyrénées, l’idée est née d’une rencontre. Celle de Paul, éleveur de brebis, et d’Olivia, tisserande et lainière.

Olivia et Paul-Laines Paysannes

Olivia et Paul – Laines Paysannes

Olivia poursuit:

De la tonte au consommateur final, nous sommes capables d’assurer une traçabilité impeccable à chaque étape (récolte, lavage, filature, tricotage, distribution), en rémunérant au prix juste les différents acteurs.

Pour toute valorisation de la laine, il est très important que les éleveurs soient impliqués.

Début 2016, la création de l’association s’est faite et est devenue une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) en 2018. Le couple est ensuite rejoint par Magalie, Anaïs, Cécile et Sarah. Olivia explique:

La laine pousse toute au long de l’année sur le dos des moutons et se récolte une fois par an pendant la tonte. Pour garantir le bien-être animal et la qualité parfaite de la matière, chaque toison passe dans nos mains. Une par une, elles sont triées avec soin. C’est cette expertise de la matière qui fait toute la singularité de Laines Paysannes, sa démarche aboutie.

Pull Laines Paysannes

Pulls Laines Paysannes

Laines Paysannes : une gamme de produits naturels

Professionnels de l’industrie textile, ils maîtrisent la traçabilité de leurs produits :

Nous savons de quel troupeau viennent nos chaussettes ! Les couleurs des laines sont naturellement belles et variées. Nous avons donc fait le choix de développer une gamme de produits aux couleurs naturelles des moutons, sans aucune teinture.

 

Cette démarche séduit une clientèle en demande de produits sains, naturels, durables, autant de qualités garanties par une agriculture paysanne et diversifiée. Laines Paysannes produit des pulls mixtes, des chaussettes et bonnets, du fil à tricoter mais aussi des pièces de décorations comme des tapis. Et ne s’interdit pas de belles collaborations.

 

Laines Paysannes X Teixidors

Avec Teixidors, le partenariat est né. Il est autour d’un fil Laines Paysannes et d’un design mis au point ensemble pour des coussins, plaids, écharpes et châles. Teixidors est avant tout un projet social, qui travaille à l’insertion de personnes en situation de handicap grâce au tissage. Une rencontre affective, des valeurs communes. Avec le collectif de mode parisien GAMUT, qui se recommande d’une gouvernance horizontale, Laines Paysannes fait le lien avec la matière. Tout cela, pour un fil 100% laine utilisé dans la création d’une collection capsule. Promeneurs des Pyrénées, croiserez-vous la Caravane boutique d’Olivia et Paul sur les marchés locaux?

Une démarche de vente directe, esthétique, qualitative et contemporaine pour construire une mode libre et écologique.

Laines De Par Ici

Moutons – Laines De Par Ici

En Île-de-France aussi

À l’image de Laines Paysannes, Laine De Par Ici crée des ponts entre l’élevage et l’artisanat. Ce projet permet de mettre en exergue des solutions aux problématiques socio-économiques communes des éleveur.euse.s et des artisan.e.s.

L’objectif

Le but? Mettre à disposition des unités de transformation lainière pour que ces dernier.ère.s, à un niveau local en Île-de-France, se voient valoriser leurs productions.

Ce regroupement d’acteurs locaux et professionnels (ou en voie de professionnalisation) souhaite remonter une filière laine éthique et durable dans une perspective de développement et de distribution. Avec des valeurs affirmées : un système local, durable, social et solidaire qui revalorise les écosystèmes pour une agriculture écologique. Cet élevage respectueux de qualité  soutient les circuits-courts. Il maintient aussi l’artisanat lainier tout en garantissant la transparence et la traçabilité d’une laine des troupeaux d’Île-de-France revalorisée.

Naissance projet Laine De Par Ici

Laine De Par Ici est né à l’initiative d’Élise Jarreau et Olivier Marcoyoux. Aujourd’hui, le projet est à la tête de 300 brebis nourries en éco-pâturages. Un élevage dédié à la viande désormais nomade avec des transhumances tous les 3 mois, privilégiant le plein air dans des champs cultivés en bio. Pratique qui garantit une qualité de viande et de lait remarquables et, par ricochet, une laine impeccable pour les toisons valorisées par Élise dans les étapes de transformation suivantes.

Formé à l’École Du Breuil en agriculture urbaine et périurbaine et impliqué dans le projet, Lionel Buchman souligne la difficulté que rencontre la filière dans l’approvisionnement de fil:

avec un lot de 20 à 30 kg de laine, on produit une trentaine de pulls. La difficulté est de reconstruire une filière dévastée depuis 3 décennies.

Saviez-vous qu’après la tonte, on ne récupère qu’environ 50% de la laine à la suite des opérations de lavage et cardage? Lionel souligne:

Avec cette filière que nous tentons de recréer, nous tirons cette production vers le haut. Les moutons et brebis d’Olivier sont dans leur environnement et s’auto-nettoient naturellement, il y a donc moins de perte. 

C’est tout le sujet de l’agriculture régénératrice : pour augmenter la qualité, il faut repenser l’élevage.

Le problème des quantités

Difficile de trouver une place dans les filatures existantes avec de petits lots. Élise Jarreau embarque d’autres éleveurs.

Avec Laurence Anglade (Présidente de Laines de Par Ici jusqu’en 2020), elle crée un local à Magny-les-Hameaux avec pour ambition de réaliser les opérations successives post-tonte: lavage, cardage et feutrage. Un projet mis en pause par la crise sanitaire en 2020 mais qui reprend peu à peu. Il est complètement autofinancé, et devrait tourner à l’horizon 2022. Tout un écosystème se met en place avec des artisans disséminés sur le territoire français. Une vision écologique qui inclut une unité de lavage mobile respectueuse des écosystèmes, l’étape de lavage s’avérant très polluante. La problématique actuelle reste de réunir les éleveurs d’Île-de-France pour les embarquer dans ce système de revalorisation de la filière. En connectant les éleveur.euse.s avec les artisan.es teinturier.ères locales qui travaillent les teintures naturelles et les marques de mode éco-responsables, on crée de l’engouement autour d’une matière première d’exception.

Laines De Par Ici Tonte moutons

Tonte moutons – Laines De Par Ici

Le cas du mérinos d’Arles

Philippe Rodzinski s’intéresse lui aussi à la chaîne de valeur, à la transparence, et à l’économie circulaire. Avec le nouveau label Kermer, il monte un cahier des charges qui privilégie la transparence et l’écologie sur la chaîne de production et la chaîne de valeur. Avec pour toile de fond une revalorisation de la main de l’homme garantissant une réduction de l’empreinte environnementale en écartant l’usage de tout produit synthétique.

Pour mettre en place une ligne complète avec une traçabilité complète et certifiée 100% française, il choisit la laine mérinos d’Arles, un produit exceptionnel remis en route il y a une trentaine d’années mais aujourd’hui exportée à 90% vers l’Asie. L’origine des troupeaux (environ 1000 têtes aujourd’hui) est garantie au plateau près. La filature est implantée près d’Arles. La Scoop Clarenson tissera les lainages à Brassac. Le cahier des charges inclut des teintures végétales aux couleurs explosives (“lemon”, “green”, “magenta”) aux côtés des couleurs naturelles des troupeaux. Des essais en unis et en chinés sont en cours avec de belles perspectives au niveau de la main, des finitions et des tissages rares (natté, sergé, satin). Un projet toujours en R&D mais qui suscite déjà l’engouement, avec une première commercialisation prévue au cours de l’été 2021. Philippe Rodzinski conclut:

On peut revenir à notre savoir-faire ancestral et monter des filières responsables et locales, à nous de montrer que c’est possible!

Le grand public ne s’y trompe pas et plébiscite aujourd’hui de plus en plus des produits de mode transparents et traçables. Un bel avenir pour une agriculture régénératrice qui recrée du lien social au niveau des territoires.

  1. Les Textiles, ouvrage collectif, éditions Actes Sud/ Fondation d’Entreprise Hermès (2020).
Catherine Daurias

Catherine Daurias

Journaliste chez HUMMADE

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